Repères

1927-2003

Prix et récompenses :

Prix St Ambroix 1971
Prix du Dôme - Paris 1959
Prix SNCF - Marseille 1956
Prix des Galeries U.M.A.M - Nice 1956

Collections Publiques : Sète, Frontignan, Nice, St-Ambroix, Lavandou

Biographie

Découvrir le monde de Lucien Puyuelo (1927-2003) c’est aller à la rencontre de ce qu’un artiste peut donner de meilleur : le plaisir qu’il prend et le plaisir qu’il donne. La peinture de ce Sétois authentique a su exprimer les sucs de cet univers singulier, quel que soit le sens où l’on entend ce mot. Ce que l’on ex-prime par la pression : une nécessité intérieure fit que tôt, à seize ans, l’enfant de "l’Île singulière" ressentit le besoin de dessiner, peindre. Cette force en lui l’a poussé à produire près de 4 000 toiles et à œuvrer jusqu’à la veille de sa disparition.

L’expression est aussi la manière de rendre son monde intérieur par la parole, la plume et le pinceau. La peinture de Puyuelo est bien la manifestation de ce que beaucoup de compatriotes ont ressenti sans pouvoir toujours le traduire. Il but à la coupe des richesses de notre ville qu’il transmuta tout au long d’une œuvre généreuse, chatoyante, bien propre à enrichir la vie de tout un chacun.

Sur le tronc de l’élan intérieur, il greffera tout l’apport du XXème siècle : une certaine indifférence au sujet, une esthétique neuve, une forme décorsetée, une vision libérée et sensible. Quant à son sens, si étonnant, de la couleur, il le doit peut-être en partie à la fréquentation des plus grands (Picasso, Matisse, Gauguin), à une certaine influence de Desnoyer et aux impressions qu’il sut thésauriser. L’homme tâtonna au début pour s’insérer dans la société, puis fit son chemin : employé de commerce, formé en interne, il finira cadre (tout en refusant de quitter Sète).  Le peintre fut à l’œuvre dès 1945 et jusqu’en 2002, pour la satisfaction des yeux et des âmes, peignit les bateaux, les foules, la mer, les gens, des tranches de vie avec, parfois, des interrogations, des tourments. Des quartiers Est de Sète (près de l’esplanade Neuve) au chemin du basilic (aujourd’hui "Puyuelo") à Saint Clair, rien que de normal pour un Sétois, mais pour le peintre, tout un itinéraire.

Lucien Puyuelo est né au 12 de la rue Mercier qui mène de l’esplanade Neuve (place de la République) à la rue de la Douane, vers l’actuel quai De Lattre de Tassigny. Ce n’est pas vraiment le centre ville. C’est dans ce quartier peu riant et quelque peu mélancolique que ses parents, lui né en Espagne et elle née à Sète de parents espagnols, au début du XXème siècle, logeaient. Sa mère était sans profession. Son père était chauffeur dans une grande famille sétoise qui habitait près de «l’Athénée». L’appartement était au-dessus du garage qui abritait la voiture du maître. Notre "poulbot" sétois fréquentera l’école Arago, franchissant les obstacles jusqu’au Brevet en 1939. Pendant la guerre, la famille devra se réfugier en Lozère. En 1944, le jeune de dix-sept ans s’intègre aux Forces Françaises de Libération et convoie les prisonniers à Montpellier. Et puis c’est le retour à Sète. Il faut vivre. Une partie de la ville, dévastée, doit être reconstruite. Lucien Puyuelo sera manœuvre dans l’entreprise Turini œuvrant à la reconstruction des quais. Il dessine déjà depuis quelques années. Et quand le magasin  Printania (l’actuel "Prisunic") cherche un étalagiste, il réunit dessins et projets, se présente, et il est embauché. C’est le début d’une carrière qui ne prendra fin qu’en 1983.

En 1945, il a senti vibrer la fibre artistique. Il a rejoint un groupe de peintres, le groupe « Flamme » qui expose au premier Salon d’Hiver à Sète. Les résultats sont encourageants. Un second Salon, dans les locaux de l’hôtel Terminus (un des plus grands hôtels de Sète, à l’époque), suivra en 1946. On peut penser que jusqu’en 1949, Puyuelo a travaillé à son art : car, si la presse avait loué la richesse et l’abondance des coloris de ses toiles, on lui avait trouvé un certain manque de maîtrise. Ce qu’on ne lui reproche plus quatre ans plus tard quand seront loués ses "progrès véritablement sensationnels" et même une "sûreté d’exécution remarquable". Est-ce à cette époque qu’il s’inscrit à l’académie du "Dessin facile" dont le diplôme dort dans la boite aux vieux papiers ? Est-ce à ce moment qu’il fit un court passage aux Beaux-Arts de Montpellier ? On ne le sait pas avec certitude, mais il déclarera plus tard à la presse – sans préciser la date – qu’il a fréquenté les bibliothèques, qu’il a assimilé l’héritage des grands contemporains. Et ses tableaux en porteront témoignage.

En 1949, il est salué comme "l’espoir numéro un de la peinture sétoise". Il a exposé à l’agence Havas (située alors quai de Bosc) à côté de Lassale, l’ami, le "frère siamois" avec qui, soutient la presse pour plus de pittoresque, il partagerait un atelier sous les toits. Qu’il peigne ou non dans un grenier, Puyuelo, en 1950, n’en connaît pas moins un début de reconnaissance. Il expose à Sète, au Grand Hôtel, avec les Sétois Chave, Lassale et les Montpelliérains Fournel, Seguin, Suc. On lui reconnaît d’indéniables qualités, de la vigueur dans la composition. Le Port, La Plage, les Cargos, les Pêcheurs à la ligne sont vus dans un des lieux les plus huppés de Sète.
Comme sera appréciée sa Cavalcade sur le port au IIème Salon de Printemps des Cheminots et à Montpellier, à la galerie Lucien Gout (55 rue Alexandre Cabanel), son Remailleur. Il y a, à Sète, un "inépuisable arsenal" pour les peintres.

Ce capital sétois, Lucien Puyuelo va l’accroître et le faire fructifier. Les circonstances de la vie vont l’y aider. En 1951, il se marie et aménage quai de la République. Ce n’est pas le luxe, mais il y dispose au moins d’une pièce à lui pour se livrer à son art. Et puis, lui qui est un sensitif, qui emmagasine les impressions, il se rapproche de la lumière des canaux, des cargos…, "l’attirail sétois" dira, condescendant, un critique. Gageons que ce "critique" là n’y entendait pas grand-chose. Un port n’est pas un décor scénique. Quant aux jeux des couleurs et de la lumière, les impressionnistes, dans les années 1880, avaient ouvert des brèches dans l’académisme. Au surplus, les cargos valaient bien les trains de la gare Saint Lazare ou le pont de l’Europe cher à Caillebotte. Loin d’une certaine critique, à Sète, un personnage va le reconnaître comme un des siens : François Desnoyer. Il l’admit dans le groupe des peintres de Sète et ses conseils quant à la structure, la composition des tableaux furent précieux. Puyuelo parlera sans réticence de l’influence bienfaisante de Desnoyer et confiera que celui-ci lui a donné ce qu’un peintre peut donner de meilleur. Pour l’heure, sans doute en attendant mieux, Puyuelo figure à la Biennale de la Fête du Citron à Menton et à la Société des Arts du Languedoc. Il y présente Enfance et il dédiera ses Reflets à Georges Brassens.

De 1951 à 1960, la carrière de Puyuelo semble prendre une autre dimension. On qualifiera encore sa forme de naïve, on y décèlera des influences cubistes – ce qui est audacieux à cette époque. Mais on le reconnaîtra comme coloriste. On louera la chaleur de ses teintes, leur éclat jugé même parfois "inouï" (!). Au Salon de la Marine (lors de la Saint Louis) de 1952, on jugera qu’il se bonifie de saison en saison. Un témoignage a dû le ravir : la lettre d’un professeur à la faculté de Droit de Montpellier désireux de le connaître car tirant de "grandes satisfactions" d’un de ses tableaux, accroché dans son bureau avec un Derain et un Maurice Denis. Passe dans ses œuvres le thème de l’enfance, mais aussi des jeunes filles et toujours celui des "paysages" de la ville (cargos, barques de pêche, grues). Alors, ce sera à nouveau le Salon de la Marine (1953,1955), la Biennale de Menton aux mêmes dates, la galerie Lucien Gout à Montpellier. Dans cette ville, ce sera aussi, 18 rue Foch, la galerie Art et Exposition (1956,1957). Mais il y a Paris où l’on pose des jalons, en 1954, au Salon de la Jeune Peinture (235 rue du faubourg Saint Honoré), la Boutique d’Art, rue de Rivoli (1956). En 1954, Puyuelo a obtenu une mention au Grand Prix du Dôme. Dans le jury figurent Desnoyer, Carzou, Fujita, André Villon. Mais Paris attendra. Il y a Dijon (1956), Nice, où l’on admet qu’il possède une "connaissance très poussée des choses de la peinture", le Salon d’Automne de Lyon (1953). À Sète, en 1954, il signe "une des meilleures expositions depuis longtemps". Et puis, en 1956 à Marseille, au Salon national du Cheminot, face à 400 exposants de toute la France, Lucien Puyuelo remporte le Grand Prix.

Dans ces années de la trentaine, le groupe des peintres Montpellier-Sète (Desnoyer, Bessil, Couderc) se resserre. Il expose au musée Fabre (Montpellier), à Narbonne, au musée des Beaux-Arts de Nîmes en 1958. Le groupe qui se constituera en association type 1901 en 1964 est parrainé par un comité présidé par André Chamson et compte dans ses rangs Jean Cassou, Jean Cocteau, Joseph Delteil et René Huygues, le grand historien de l’Art. Puyuelo y sera associé jusqu’en 1988 où il exposera au musée Fleury de Lodève avec Jean Hugo et Maurice Sarthou. Ces rapprochements, cette effervescence ne prépareront pas une grande carrière nationale. Ce manque de reconnaissance est-il dû au refus du système, cette indifférence aux circuits où l’argent règne ? Puyuelo ne tenait pas en grande estime les marchands d’art "qui vous laissent tomber les années sans". Il avait sans doute admis qu’il ne pourrait pas vivre de sa peinture, et cela sans que sa démarche en souffre. En 1960, ses qualités de coloriste font toujours merveille et son sens de la composition s’affirme. Ses toiles ensoleillent l’agence sétoise de Midi Libre et ses Vendanges étonnent à la galerie Mirage à Montpellier. "Une excellente toile, savoureuse, sensible, d’une émouvante humanité", juge la critique. Mais les censeurs ont-ils vu le Canal à Sète (1958), à la rigoureuse construction, aux tons assourdis ? Et qui parle alors des Remailleuses (1959) ? C’est un thème moins populaire que les "corridas", moins anecdotique que la Neige à Sète. À notre sens, ces  Remailleuses sont parmi les plus belles toiles de l’artiste par la composition, la mise en place, l’économie de moyens. Tout comme la Grand-mère tricotant de 1964. Dans l’expression, parfois, Puyuelo se surpasse et atteint une grande vérité humaine.

De la fin des années soixante à la fin des années quatre-vingt, notre peintre va connaître une certaine plénitude qui va lui permettre de poursuivre sa production avec des œuvres vivement appréciées. Les conditions matérielles de son travail s’améliorent. En 1962, une fille est née. Il aménage 12 rue du 14 juillet.
Et surtout, il loue deux pièces, quai Adolphe Merle, pour s’adonner à son art. Il peut y peindre, y ranger sa production. Il est proche du cœur de la cité. Pour autant, les soucis ne manqueront pas. Racheté, "Printania" devient "Prisunic" et il y a les contraintes du management, les pressions pour toujours plus de rentabilité. Des préoccupations plus intimes, peut-être : on ne peint pas par hasard la Jeune fille mélancolique derrière la fenêtre (1964). Quoi qu’il en soit, la source ne tarit pas. Les couleurs sont toujours là (on note le bleu éclatant des "marines"). Et la construction se renforce. Suivent alors de belles œuvres, telles que Les Remorqueurs, Bateaux et barques quai aspirant Herber et l’admirable Grand-mère au tricot que nous avons signalée. Ces œuvres et d’autres, telles Un Coin du port ou les Régates, sont montrées : à Sète, à la salle Tarbouriech de la mairie, à la société nautique pour "100 ans de voile à Sète" où elles voisinent avec les toiles de Desnoyer, Sarthou, Fusaro, Bessil, Chave. Et puis, ce sera Montpellier (rue Foch), Lunel (agence du Midi Libre), Nice et même Sauve, ancienne cité gardoise. Une expérience parisienne (1961-1963) ne sera pas poursuivie. On vendra pourtant à des amateurs de Limoges, Roanne et à un M. Montet de Figeac un Arlequin aux étoiles. Et comme Puyuelo est une promesse, sinon une illustration du Languedoc, il y aura Villeneuve-les-Maguelonne (1984), Bouzigues (1985), Saint-Gély-du-Fesc (1986) et encore et toujours Sète. En 1970, passage du Dauphin, une Nature morte aux fleurs paraît exprimer "la beauté même de la vie". En 1973, à la Caisse d’Epargne, il livre La Montée des Bédouins couverte, lors de la Saint Pierre, par une étonnante foule baignée de lumières.

Sète, où il peint des thèmes divers : les mouettes, le Bassin des catalanes, un très lumineux Bateau au grand pavois. Il s’essaye à des linéaires colorés, des lavis noirs (Gorges du Tarn, Paysage de garrigue). Il reçut peu à peu une forme de reconnaissance de la part des institutions. En 1975, il participa au Salon de l’Education nationale. En 1983, il exposera au rectorat, avec Seguin et Lassale. De même en 1984 quand l’administration présente une synthèse des activités sétoises. Et comme il a été écrit qu’il « transfigurait » la réalité par sa sensibilité, son imagination, il a dû adoucir la vision du hall de l’austère Inspection académique. Gageons que les marguerites blanches de sa Jeune femme au bouquet et sa Scène de pêche ont égayé le quotidien de quelques fonctionnaires. Et sa fresque au collège Georges Brassens à Lattes (1985), avec ses scènes du port de Sète, a peut-être fait rêver ceux qui tiennent des cancres de Prévert. L’institution n’ira pas jusqu’à acquérir des toiles plus fantastiques, telles que La Foule à la lune rousse, la Lueur à la rose des vents, où tournoie le soleil lui-même, ni même la très belle Fête nautique de la Saint Pierre. Mais enfin, la vénérable maison lui fait une place, montre ses œuvres aux jeunes. Les œuvres laïques l’ont accueilli en 1983 au Salon du Centre régional de documentation pédagogique (CRDP), à Montpellier. Que les « petits » apprennent à regarder et puissent connaître une certaine expression de la vie, ce n’est pas inutile. L’institution enseignante qui passe pour bien rigide est, pour un temps, intéressée par Puyuelo. En 1990 encore, le lycée Joliot-Curie fera l’acquisition de Chalutiers. Mais l’établissement est de Sète…

Sète, la petite patrie qu’il n’a pas voulu quitter, où il respire un certain sens de la vie, une certaine joie de vivre. L’optimisme, comme l’écrit la critique. Sans doute, mais pas toujours. Ses autoportraits en témoignent. L’Autoportrait en bleu de 1986, comme celui mélancolique de 1988 qui est d’ailleurs une réussite. Pourtant, 1988 sera une année faste. En février de cette année, il est de ceux qui représentent à la ville jumelle de Neubourg les activités artistiques sétoises. On parle d’un nouveau réalisme venu de Sète à la vue de ses œuvres élaborées, denses. Mais ce sont les couleurs des compositions abstraites de Jean Rouzaud qui paraissent les plus à même de renouveler la vision traditionnelle. On ne sait s’il en fut déçu. Quoi qu’il en soit, du 2 avril au 15 mai, au musée Paul Valery à Sète, ce fut « la fête à Puyuelo ». On célébra Puyuelo et « la joie du peintre » à l’initiative de M. Freises, le conservateur du musée qui avait lui même acquis une de ses toiles. Après quarante ans de peinture, soixante œuvres magnifient « toutes les manifestations de l’activité humaine ». C’est beaucoup dire, mais sont là, sous les yeux des visiteurs, les fêtes foraines, les papillons, les promenades en mer, les affrontements des joutes où rutilent les rouges des pavois sur des fonds gris et bleus. Il n’y manque pas l’hommage à Desnoyer, représenté assis sur une caisse dans son atelier devant des toiles représentant des cargos. Beaucoup de choses sont exprimées par cette toile à l’allusion déférente. Puis, ce sera La Peyrade, la célébration de la vigne et du vin, parallèlement à celle du monde marin. Et du 20 avril au 31 juillet, Puyuelo expose au musée Fleury de Lodève, invité par le groupe Montpellier-Sète qui se manifeste à l’initiative de Mme Laure Guigou, conservateur départemental des musées. Ses œuvres sont présentes à côté de celles de Desnoyer, Bessil, Couderc. L’année se termine à Saint Ambroix (Gard) où l’argent d’une vente aux enchères doit être versé au bénéfice des sinistrés de la ville de Nîmes, éprouvée cette année là par une grave inondation. Que pensèrent les cévenols de ses personnages de pêcheurs – dont son très « sétois » Pêcheur d’anguilles – ou sa Mouette apprivoisée ? Nous ne le savons pas plus que le pourquoi de ce Soleil noir de 1988. Mélancolie passagère, sentiment du temps qui passe ? Soixante et un ans, tout de même…

Pourtant, Puyuelo va pouvoir consacrer tout son temps à son art. Et "La Cabrette" à Saint Clair lui fournira de nouvelles sources d’inspiration dont on trouve l’écho dans les œuvres des années suivantes. Les Pies dans les pins, Dimanche à la campagne, La Terrasse, Arbres et baraquettes, toutes de 1991. Bénis soient l’habitation de Saint Clair, ses dizaines de mètres carrés de nature et la vue depuis la terrasse où il installa son atelier! Et puis une certaine notoriété est là. La galerie d’art Reno, à Saint-Gély-du-Fesc, accueille sa rétrospective. En décembre 1989, à Saint Raphaël, son Saxo est parti pour 15 000F. Après tout, il est un des grands de sa ville. La même année, il expose au lycée Joliot-Curie dont Lassale décore le hall. Il est parmi les trente peintres à l’espace Fortant de France et il expose au Caveau du théâtre Molière. Une certaine classe moyenne semble l’apprécier : aux élections municipales de 1989, l’Union des pharmaciens qui soutient la liste Marchand lui demande d’illustrer la couverture de sa brochure, au titre que n’aurait pas désavoué le M. Homais de Flaubert : "Pour le Bon Sens et le Progrès". On ne sait si la brochure tint une grande place dans la campagne d’Yves Marchand, s’il s’agit là d’un coup de main à des amis, ou d’une besogne subalterne. Que Puyuelo ait souhaité ou non la victoire du Bon Sens et du Progrès n’est pas le plus important. Chacun a son idée, dirait-on à Sète, et que le sous directeur d’une succursale de grand magasin ne vote pas à gauche, cela peut se concevoir. Le plus étonnant est peut-être le fait d’avoir été contacté, pour un personnage discret qui semble voué tout entier à sa passion. Il n’a pas boudé les manifestations patronnées par les municipalités de gauche et il ne paraît pas avoir considéré l’appartenance politique des communes où il exposa. D’ailleurs, dans son immense production, la couverture de la brochure des pharmaciens est l’unique cas d’une action qui pourrait être non désintéressée.

Quoi qu’il en soit de l’appartenance politique, au cours des années suivantes, ce sont les voisins de Frontignan qui vont contribuer à sa renommée. En 1990, c’est au musée de cette ville qu’il montre une rétrospective de 40 toiles avec Les Remorqueurs, Les Remailleurs, Les Pêcheurs à la ligne, L’Homme et la mer (toile que l’on distingue), mais aussi Les Pies, le Bouquet de papillons, Terrasse et mer, Vue d’atelier sur Notre Dame souveraine du monde. En 1991, dans les salons du "Lunch Service", un millier d’invités assistent au vernissage de l’exposition qui regroupe les œuvres de peintres régionaux : Puyuelo, Delorme, Delner, Desmarets-Fabre, Alfaroli (le peintre animalier), Bertrand, Romero, Carmona, Le Bail et un certain Battista. Et, tandis que l’expert en art Arkoun (basé à Montmorency) établit sa côte, Lucien Puyuelo répond aux demandes : il expose au Salon d’Eté de la Forestière-Cap Ferret (près de Bordeaux). À Sète, quai d’Alger, à l’antenne du conseil général, à la salle Antoine Gout du théâtre Molière. On peut supposer que son Icare en séduisit plus d’un. Il montrera ses toiles également au Crédit Lyonnais (1993) et au Palais consulaire pour faire renaître le Salon de la Marine de ses cendres. Mais c’est une manifestation d’envergure régionale, la Mirondela del Arte qui lui ouvrira ses portes à Pézenas. En 1992, aux côtés de Lassale, il y montrera Barques et péniches et un personnage "à la daurade". Il y sera présent en 1993 et 1994. On rend hommage au sens de la couleur de cet enfant du Languedoc, "pays de toutes les alchimies, de toutes les audaces, de toutes les aventures". La critique avait déjà évoqué des qualités éloignées du parisianisme et de l’académisme, la sincérité et l’enthousiasme, au risque de lui prêter une certaine naïveté. Ce qui serait éloigné de la vérité, même si Puyuelo fait son miel de scènes familières, de spectacles de la vie quotidienne familiale. Quant à lui faire produire tout simplement des images de "la réalité" sans artifices et sans efforts, sans élaboration, ce serait être loin du compte. Sa peinture n’est ni ethnologique, ni autobiographique. Il a médité les leçons des plus grands (Matisse, Gauguin) et ses "foules en fête" témoignent de l’influence des impressionnistes. Influence assimilée et dépassée, comme La Matinée sur le port, où est transfiguré un coin du vieux bassin.

Alors, sincérité et authenticité, sans doute. Et c’est ce sillon que Puyuelo creusa sans cesse. Il fut moins reconnu que Desnoyer, mais celui-ci était le maître, parfois le repère. Alors, si en 1997, il ne figure pas au musée Paul Valery mais à la salle Tarbouriech du théâtre de la mer, en 1995 il a montré ses toiles au Palais des Congrès de La Grande Motte, où Les Fiancés incarnent une étrange mélancolie. En 1996, il avait exposé au casino de Sète, au musée de Frontignan et ses Ifs au couchant, ses "couchers de soleil" n’en sont pas moins très  estimables. Tout comme son Vol d’arondes, remarqué à Villeneuve-les-Maguelonne. Le style onirique lui réussit bien et La Mouette de 1998 est une belle réalisation ; de même que Les Jouteurs, prêté par la collection Tamayo pour être exposé au magasin "La Barque rouge", située alors quai Léopold Suquet. L’inspiration marine fut pourtant toujours là, comme le montrent Les Mareyeurs, Les Régates et, signe des temps, la Rentrée au port des embarcations de l’école de voile, les Planches à voile. Mais l’anecdote n’est jamais qu’un prétexte, un aliment à un monde rêvé, comme les tableaux où apparaissent les poissons (1954, Enfant au poisson ; 1956, La Daurade ; Nature morte aux maquereaux). Si La Fille du jouteur (1997) paraît bien triste, la Danse aérienne de la même époque est un très beau morceau. Il semble avoir été visité souvent par l’ange de l’étrange. Il a rendu hommage à Chirico et, dans ses carnets, parmi les obsessions plus intimes, surgit en 1999 un bouquet véritablement surréaliste, où une tête de femme remplace les fleurs et où le col du vase est fermé par une ceinture. On est loin de ce que l’on entend généralement par « peinture naïve ». Cette part là, de Puyuelo, a-t-elle été appréciée ? Il avait ouvert un espace, 4 quai Rhin et Danube. Cela ne combla pas son attente, même si des touristes anglais et allemands y firent escale. Les riches acheteurs internationaux ne se pourvoient pas à Sète… Mais, de toute manière, pour lui, "le rêve est l’interprète d’une autre beauté". Et cette beauté-là, il tenta jusqu’à la fin de lui donner corps. Ses derniers tableaux évoquent les voiles et les régates, mais en 2000, il produisit aussi  une Sirène à l’ancre, une Coupe à la grappe et au chat, une Coupe blanche. Même les hippocampes sont intégrés à un univers d’une étrange beauté.

Cette vision qu’il portait en lui, Lucien Puyuelo ne la verra pas altérée. Le soir de Noël 2002, lors du repas de famille, il sera foudroyé par une attaque. Malgré les soins prodigués, il ne survivra pas. Il emportera avec lui une vision de la vie que nous pouvons approcher grâce à la richesse de son œuvre. Parmi les milliers de toiles, nous avons évoqué celles qui, en leur temps, furent remarquées. Et si nous avons intéressé l’amateur, il pourra faire son choix lui-même.

Hervé Le Blanche.